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Ven, Oct

Entretien personnalisé avec M. Christian Thorel, Directeur d'Ombres Blanches

Rencontres

Le CIRT : Bonjour M. Thorel et merci de nous accueillir dans l’une des librairies emblématiques de Toulouse.

C.T. :  Bonjour et bienvenue à Ombres Blanches.

Le CIRT : Ombres Blanches, c’est une histoire de près de 40 ans ? Quand est-elle née et pourquoi le choix d’une librairie indépendante ?

C.T. : Dans les années 70, comme des héritages de deux siècles environ d’histoire de l’édition, il existait uniquement des librairies indépendantes, souvent familiales. Au milieu des années 70, est apparu le principe des « grandes surfaces spécialisées » (ou culturelles), d’abord la FNAC, dix ans plus tard, Virgin. Les librairies (« traditionnelles ») auront des destins divers. Dans les années 90, des groupes vont aussi reprendre des librairies indépendantes. Par exemple, une rationalisation excessive en vue de rentabilité inadaptée donnera la « mésaventure Chapitre ». En ce qui nous concerne, la librairie a été crée en septembre 75, et cette question de l’indépendance ne se pose pas. C’est ainsi pour les personnes qui entreprennent de créer une entreprise.

Le CIRT : Cette Librairie a été crée dans un contexte particulier ?

C.T. : Cette librairie a été ouverte dans un moment de mutation de l’histoire des pays occidentaux, de l’Europe. Elle est née dans ces courants de l’après 68 : courants politiques, intellectuels, artistiques, littéraires. Il s’agissait donc dès sa création d’une librairie assez marquée, une librairie « générationnelle ». Dans ce métier, comme d’ailleurs dans tous les métiers de la culture, je crois que la question du marquage générationnel est une question fondamentale.
Aujourd’hui, le marquage générationnel se fait essentiellement autour des questions évidemment techniques et du numérique, de la circulation des données, et même des œuvres de l’esprit, d’où l’émergence du désir de gratuité, et corollairement la remise en cause du droit d’auteur,…un droit fondamental jusqu’à maintenant « sacralisé ».

Le CIRT : Comment la librairie a-t-elle évoluée jusqu’à aujourd’hui ? S’est-elle spécialisée ?

C.T. : Au départ, il y a le projet d’ouvrir une librairie générale. Il se trouve que, par une sorte de croissance à la fois volontaire, naturelle mais aussi hasardeuse, nous l’agrandirons en 5 ou 6 étapes un peu décisives (cela se fera malgré nous tous les sept ans). Nous avons ainsi réalisé cinq phases d’extensions importantes depuis l’origine tout en gardant le même cœur du programme et la même politique éditoriale d’Ombres Blanches depuis son origine. C’est-à-dire : littérature et sciences humaines. Un cœur autour duquel nous avons quand même organisé d’autres secteurs tout aussi importants que sont l’architecture et les beaux-arts (peinture, photo, musique, art graphique, cinéma surtout), mais aussi la bande dessinée, les livres pour la jeunesse, et enfin ce que l’on qualifie de secteur «pratique », au travers d’ouvrages sur le voyage et la nature, la cuisine, la santé, le sport.

Le CIRT : Et la Librairie d’aujourd’hui ? En nombre de salariés…

C.T. : C’est une PME d’une petite cinquantaine de personnes. C’est une vraie équipe, composée d’une très grosse moitié de libraires, et d’une vingtaine d’emplois dans les domaines de l’administration, de la logistique, des relations extérieures et d’internet. La manutention (cinq salariés) montre bien qu’il s’agit aussi d’un métier parfois très physique !

Le CIRT : Ombres Blanches est reconnu comme étant le lieu référence « culte du livre »

C.T. : Pour nous, voulant garder le programme et l’esprit Ombres Blanches, on veille à ce que les salariés soient vraiment dans une culture du livre et une culture de la librairie. Ce n’est pas toujours facile. La formation interne qui suit les formations préalables ou initiales, est donc très importante. On travaille notamment sur l’accueil des clients…ce qui n’était pas toujours vécu comme essentiel dans les années 80 : les libraires qui étaient chez nous avaient une bonne connaissance du métier mais n’’étaient pas toujours très accueillants, très « commerçants ». C’est surtout depuis le début des années 2000 que l’on a vraiment fait beaucoup d’efforts dans ce sens là. Le rajeunissement de l’équipe y a pourvu aussi. Maintenant, il faut veiller à conserver auprès d’eux ce que leurs prédécesseurs avaient comme obsession : la connaissance des catalogues !

Le CIRT : Castéla, Privat, ont aussi des noms qui ont résonné dans les cœurs des toulousains et pourtant… quels sont les secrets de la réussite d’Ombres Blanches ?

C.T. : Dès le départ, nous avions une vision du métier qui était autre. Nous avons pu offrir une alternative face à un réseau des librairies à Toulouse qui était très différent d’aujourd’hui. Il faut se souvenir (ou imaginer) qu’il existait jusqu’en 1980 (et même 1990) de nombreuses librairies dans Toulouse, beaucoup de petites tailles, spécialisées ou non. Mais les principales étaient déjà là : Gibert, Castela, Privat, puis la Fnac (créée en 1980). En 1975 par exemple, les lecteurs exigeants disposaient entre autres de deux librairies très dissemblables, dans lesquelles ils pouvaient trouver asile : « Notre Temps » (rue Pargaminières), très liée à l’Université du Mirail (librairie très engagée dans les approches très politiques de ce temps d’après-68) et puis la librairie A la Bible d’Or (rue du Taur), qui brillait par le savoir de son seul « maître à bord »,Georges Ousset, un homme plus traditionnellement de droite, qui avait la clientèle de tous les érudits locaux .
Issus des mouvements de la « génération de 68 », nous ne pouvions être qu’une librairie fermement engagée dans son temps, et non une librairie d’érudition, mais nous voulions être aussi une librairie très littéraire. J’espère que dès le départ, il y avait à la fois un engagement politique et générationnel, mais il y avait aussi les retrouvailles avec la littérature. Dans un temps ou la littérature était sous le feu des mouvements dits « d’avant-garde » ; avec des revues très radicales qui étaient contre la fiction, contre les histoires, contre la narration, nous étions pourvoyeurs de ces revues très largement, mais nous étions aussi  pour le retour à la littérature qui raconte, ou celle qui s’attachait au surréalisme. Nous étions aussi très attachés à la littérature traduite, qui n’était pas aussi présente qu’aujourd’hui. Je pense que nous avons été extrêmement actifs sur ce terrain.
Nous avons avec ces apports et petit à petit, gagné une place, gagné des clients,…

Le CIRT : Ombres Blanches est un lieu qui « fourmille » et encore plus depuis l’arrivée du café il y a trois ans ?

C.T. : En effet, le café ne désemplit pas avec les beaux jours ! Nous aurons mis 25 ans à arriver à trouver le bon espace,… le livre prend beaucoup de place… il s’étend partout. Donc à chaque fois que nous avons eu des espaces, c’est le livre qui les a pris ! Et puis, mon épouse et moi-même voulions absolument ce café, (mon épouse dirige la librairie avec moi). On a mis beaucoup de temps à le trouver mais je crois qu’aujourd’hui c’est, avec d’autres services (site internet, politique de débats entamée depuis trente ans) une des clés de notre développement.

Le CIRT : Sinon, des projets pour l’avenir ?

C.T. : Je crois que nous sommes comme tout le monde : cette régularité des sept ans chez nous montre bien qu’il y a comme une nécessité quasi biologique pour les entreprises de reprendre régulièrement un cycle pour se développer…

Le CIRT : Et pour terminer, la place des librairies virtuelles ?

C.T. : La concurrence d’Amazon est telle, qu’il n’est pas question de regarder et de se laisser « dépouiller » sans rien faire. Même le petit chiffre que nous réalisons sur internet, montre que nous sommes un lieu alternatif au plan national, mais surtout dans le grand Midi-Pyrénées. Je pense qu’il est important que nous soyons présents avec de vraies capacités d’exactitude, de fiabilité,…

Monsieur Thorel, merci pour votre accueil. Il y a bien des choses à dire concernant l’évolution de l’économie du livre, bien entendu, le sujet sera d’avantage développé le 27 novembre prochain.

| Entretien réalisé par Impact Evolution pour "En Direct du CIRT" 14 novembre 2014.

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